Union Valdôtaine de Paris

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Le voyage de Gaspard

Omero était venu me chercher à la sortie du boulot. Son oncle Renato venait de claquer d’un arrêt du palpitant, à Catanzaro. La situation était claire : ni Omero ni ses vieux n’avaient le permis de conduire. Et ils devaient filer dare-dare en Sicile pour rendre les derniers hommages au tonton. Pas question pour eux de prendre l’avion, la mère d’Omero supportait pas. C’était donc pour ma pomme. On va dire que les potes ça sert à ça. Omero m’avait arrangé le coup avec mon patron. Je pouvais prendre une semaine de vacances illico.
Dix heures plus tard, mon La Courneuve-Catanzaro commence à me peser. D’autant que nos moyens financiers respectifs nous imposent les nationales. Les Spassari père et fils roupillent sur la banquette arrière. Assise à la place du mort, la mère d’Omero arrête pas de me saouler.
Mon problème avec elle c’est qu’elle a la jactance facile et un sujet de conversation unique et obsessionnel. Ca fait trois ans qu’elle essaye de me caser une de ses filles. Laquelle ? N’importe. Du moment qu’elle en case une. En général, quand elle aborde le sujet, j’arrive à prendre la tangente. Mais là… En fait, les soeurs Spassari c’est pas mon truc. Sauf peut-être Olga. Elle je la kife bien.
Et puis je serais pas dépaysé. Moi aussi je suis un peu Rital. Enfin Rital… Mon pépé Quinto il disait toujours « Valdôtain ». C’est lui qui m’a recueilli quand mes parents se sont tués en voiture le jour de mes quatre ans. Pépé Quinto il a quitté sa Vallée d’Aoste natale en 31 pour faire ouvrier agricole dans des fermes de la région parisienne. Mais il n’a jamais voulu y retourner. Je crois surtout qu’il avait peur de pas retrouver la terre qu’il avait quittée. De la trouver changée. Trop éloignée des valeurs profondes qui avaient uni des petits paysans de La Magdeleine, partageant une journée de labeur, un verre de rouge, une pagnote et un bout de Fontine. Trop de plaies ouvertes et jamais refermées il disait. Des histoires de gens pauvres, de guenilles, de faim au ventre, de mère célibataire…
Sa guimpette vissée sur le cassis, il pleurait souvent sur sa Vallée d’Aoste perdue. Et il me l’a vantée, chantée, encensée. Un monde fantastique peuplé de légions de vaches à sonnailles descendant des sommets, de soleils caressants, de montagnes austères, d’herbe toujours verte, de villages de pierre, de tantes tyranniques, de jolies brunes farouches, de vins chaleureux, de copains attachants...
En fait, j’ai jamais mis les pieds en Vallée d’Aoste. C’est ma Terre promise à moi. Et on allait la traverser. Trop vite. Pépé Quinto n’était plus là pour me la raconter mais elle me déchirait les veines pareil que si je l’avais quittée en tremblant de désespoir et de rage, comme lui, en 31, quand il avait vu ses parents en larmes, vendant leur dernière vache.
– Gaspard ! Tu t’endors mon fils ?
– Hein ?!? Non Madame Spassari.
– Tu sais mon fils, tu as 27 ans, il faut te marier. Je sais qu’Olga elle te plaît.
– Mais non je…
– Vergogna ! Tu vas pas mentir à sa mère ! Regarde, t’es rouge comme un petit qui a fait une bêtise. Gaspard, il faut me dire la vérité !
– Mais Madame Spassari…
– Alors ce mariage on le fait quand ?
–    … !
Papa Spassari se réveille et me sauve du même coup d’un mariage prématuré. Omero bouge à son tour. Y sont pas tout frais ses vieux à Omero. Ils doivent bien flirter avec les soixante-dix piges. Alors forcément la pause-pipi y vont pas refuser. On vient d’entrer en Vallée d’Aoste. Un panneau indique La Thuile. Je vais pouvoir poser le pied sur la terre de Quinto, sur Ma Terre…
Une petite route sans goudron sur la droite, on roule une centaine de mètres, je coupe le moteur. Ma Vallée d’Aoste j’en distingue pas encore grand chose. Le soleil se lève à peine. L’air est plus frais que je l’imaginais. Je fais quelques pas vers une bâtisse plantée là. Une façade large avec une ouverture arrondie en guise d’entrée. J’avance. Une petite cour intérieure donne sur le bâtiment principal. Livré aux vents, il n’a plus ni portes, ni volets, ni fenêtres. La lumière du jour éclaire maintenant tout l’édifice. Il semble abandonné depuis longtemps.
Omero m’a rejoint. On marche un peu, au hasard. C’était comme Pépé m’avait raconté. Je le voyais là, assis sur un banc devant le petit rascard, ici en train de s’abreuver à la fontaine, là encore, les mains farfouillant l’herbe pour cueillir des myrtilles.
On est arrivés à la voiture. Serrés l’un contre l’autre, comme de jeunes fiancés timides, les mains entrelacées, les vieux d’Omero étaient assis sur un tronc d’arbre couché au pied d’un rocher. La mère Spassari a regardé son fils.
–    Tu lui as dit ?
–    Pas encore.
Alors Omero m’a jeté son sourire lumineux :
– Tu sais Gaspard, on va pas à Catanzaro. Mon oncle est en pleine santé. On a tout combiné avec mes parents… Gaspard, ça fait quinze ans qu’on se connaît. Et ça fait quinze ans que tu me bassines avec ta Vallée d’Aoste. Mais tu n’as pas eu l’occasion d’y aller. T’as le cœur sur la main Gaspard. Toujours à t’occuper de tes sans-papiers. Je sais que tu ne les aurais jamais lâché, même pour une journée. Le seul moyen de te faire décoller, c’était de te faire croire que sans toi on était foutus. Comme ça t’es venu… Mais en fait, on t’offre une semaine de vacances dans le pays de ton pépé !
– …
Je sais plus si j’ai chialé ce jour-là. Je me rappelle juste le ciel bleu de la Vallée d’Aoste, le sourire d’Omero, les yeux profonds de son père et la main chaude de sa mère posée sur la mienne. (Didier Bourg)
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