Union Valdôtaine de Paris

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Valerio Sedran, un esprit valdôtain

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sedran_ptValerio Sedran anime depuis plusieurs années l'association Esprit valdôtain et son site internet www.espritvaldotain.org.

Esprit valdôtain a été fondée en janvier 2000 à Aoste. Qu'est-ce qui a motivé sa création ?
Le 24 septembre 1998, les étudiants des écoles secondaires manifestaient pour la première fois contre le projet de loi introduisant le français parmi les matières obligatoires à l'examen de baccalauréat. D'un coté, il y avait les meneurs de ces manifestations, agitant des drapeaux tricolores au cri de « Italia, Italia ». De l'autre coté, quelques rares étudiants ayant eu le courage de ne pas se mêler à la masse et dès lors contraints à s'isoler dans la classe pour subir l'énième humiliation. Bien que totalement dépourvus de moyens, il nous fallait faire quelque chose, sous peine de mériter entièrement le sinistre destin qu'on nous annonçait. C'est ainsi qu'est né Esprit Valdôtain.

On a parfois à tort présenté votre association comme une émanation du parti l'Union Valdôtaine. Comment sont aujourd'hui perçus votre posture et vos actions par les différentes mouvances politiques valdôtaines ?
Esprit Valdôtain ne fait pas de politique car il se penche exclusivement sur l'aspect culturel. La politique devrait ainsi se désintéresser d'Esprit. Néanmoins, il faut dire que certains élus de l'Union n'aiment pas Esprit car un de nos principaux buts, l'école francophone, est en contradiction avec leur projet, le maintien de l'école soi-disant bilingue.

Qu'est-ce qui fonde aujourd'hui l'existence d'un peuple valdôtain ?
Esprit Valdôtain a été appelé très récemment à tenir une conférence à Chambéry sur l'identité du peuple valdôtain. Aujourd'hui plusieurs personnes s'évertuent à trouver un sens nouveau pour les mots identité et peuple valdôtain. Selon nous, il ne faut pas aller chercher très loin. Un peuple existe si ses membres se reconnaissent en une culture originale. Il va de soi que l'expression la plus marquante de l'originalité est la langue. Le français étant largement minorisé, le patois est resté le seul signe identitaire du peuple valdôtain.

Qu'est-ce qui, selon vous, met à mal son existence ?
Tout d'abord le système scolaire, que je qualifierais d'école italienne, car il est pensé et mis en oeuvre pour les Italiens, à la rigueur mis au goût du jour par quelques fonctionnaires locaux. Par exemple, tout élève sait qui était le héros Garibaldi, alors que très peu connaissent Trèves, Milloz ou tout simplement l'histoire et la géographie de la Vallée d'Aoste. Ensuite, les médias, qui sont en Vallée d'Aoste à une écrasante majorité italophones, alors que l'on connait l'importance de la télévision du point de vue de la formation linguistique, au point qu'on a dit que c'est la télévision qui a véritablement « fait les italiens ». Enfin, les Valdôtains eux-mêmes, de par leur attitude humble et renonciatrice, peut-être car las de combattre, qui ont renoncé à défendre leurs droits et qui sont en train d'abdiquer devant leur devoir de transmettre aux jeunes générations le riche patrimoine culturel de notre peuple.

Il y a toujours le risque dans une démarche telle que la vôtre de flirter avec des formes xénophobes ou italophobes. Quels sont vos garde-fous ?
La xénophobie se nourrit de la haine des autres et de l'envie de les écraser. Or nous ne flirtons pas avec cette attitude mais, au contraire, nous la subissons. Le but principal d'Esprit est d'obtenir la double filière, c'est-à-dire d'offrir à chacun la liberté de cultiver et de transmettre sa langue pour permettre de choisir sa vie comme il l'entend. Aucune envie ne subsiste donc chez nous d'obliger les autres à être ce qu'ils ne sont pas, à parler une langue qui ne leur appartient pas. Bref, nous sommes très loin de démarches xénophobes.

Que préconisez-vous pour la sauvegarde et le renforcement de l'identité valdôtaine ?
Comme je l'ai dit, la seule chance de salut pour le peuple valdôtain, c'est la création de la double filière et donc la création d'un réseau d'écoles francophones parallèle à celui déjà existant, où l'enseignement se ferait exclusivement en langue française et en patois. Que l'on se le dise ouvertement : ce qui reste aujourd'hui de la francophonie en Vallée d'Aoste est à même de susciter tout au plus un sourire de pitié ou de honte. La faute est avant tout à l'école. Un jeune valdôtain de langue maternelle franco-provençale sortira de l'école maternelle à 6 ans en sachant parler parfaitement italien alors qu'il saura à peine bredouiller son nom en français et, dans la plupart des cas, il aura abandonné le francoprovençal pour la langue italienne. La double filière est la seule voie qui puisse assurer la création d'une classe d'âge parlant aisément les trois langues, à l'instar de ce qui se fait déjà dans plusieurs pays européens et en Italie même.

Quelles actions mettez-vous déjà en place ou allez-vous engager ?
Esprit Valdôtain a organisé pendant plusieurs années des centres d'été pour enfants se déroulant entièrement en patois et en français. La belle aventure d'Esprit Tsoten était née et a continué grâce à la volonté tenace d'une poignée d'hommes et de femmes très déterminés. Mais cela n'a pas suffit. L'organisation et la gestion d'un tel projet était hors de portée pour une petite association comme la nôtre. Cette expérience reste à présent un cas unique dans le cadre des expériences offertes aux enfants valdôtains. Actuellement, nous essayons de tisser des liens et d'entrer en contact avec des gens sensibles à la « cause valdôtaine » afin d'apporter au sein de l'association des idées et des énergies nouvelles dans le but d'en relancer l'activité. Nous travaillons sur quelques petits projets, concernant notamment la défense du francoprovençal, que je souhaite voir se concrétiser au cours de l'année prochaine.

Au milieu des signaux inquiétants, il y a aussi des éléments positifs. Qu'est-ce qui vous rend optimiste aujourd'hui ? Quelles sont les initiatives du gouvernement valdôtain ou de la société civile qui trouvent grâce à vos yeux ?
On ne risque pas de noircir exagérément le tableau en disant qu'il n'y a pas de quoi être optimiste aujourd'hui. Il est encore temps de sortir de cet état de déchéance dans lequel a sombré notre peuple, mais pour cela il faut que le gouvernement se mette à travailler sérieusement, au-delà des effets de façade, à la défense de notre patrimoine linguistique et à la sensibilisation de la société civile valdôtaine dont le mal principal est l'indifférence. Néanmoins, il faut reconnaitre une sensibilité accrue, par rapport aux juntes précédentes, de la part de l'assessorat à la Culture qui se donne actuellement beaucoup de mal pour organiser des événements visant à la valorisation de notre identité. Ce n'est que peu de choses face aux dégâts causés par la société dominante en Vallée d'Aoste mais c'est tout de même un début de prise de conscience qui, nous l'espérons, pourra ensuite se développer et faire comprendre que cette bataille pour le droit d'exister sera gagnée ou perdue, répétons-le, là où elle a commencé : dans les écoles !

Propos recueillis par Didier Bourg.

• Pour en savoir plus, vous pouvez consulter www.espritvaldotain.org

Photo – Valerio Sedran
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